jeudi 4 octobre 2007

Etat versus société civile ?

« (…) l’une des voies d’interprétation de la spécificité du communisme et de l’hostilité qu’il provoquait a été, spécialement à partir des années 1970, de souligner que le système communiste avait tendu à réaliser une fusion de l’Etat-Parti et de la société civile : fusion qui écrasait l’autonomie des individus et des groupes et annihilait, quasiment, leur capacité à s’organiser. Comme, dans le même temps, le thème d’une organisation de la société (civile) contre l’Etat, ou en dehors de l’Etat, se développait en Occident, notamment en raison d’un retrait partiel de l’Etat-providence et de l’essor de luttes comme celle du mouvement des femmes, cette thématique a reçu un grand écho. Cependant, la problématique de l’opposition société civile / Etat a été critiquée en raison de la simplification qu’elle commanderait dans l’analyse, voire en raison de l’oubli qu’elle induirait du rôle de l’Etat dans la constitution d’une société où l’organisation, l’association, la compétition régulées sont possibles. Cette dernière raison permet aussi de s’interroger sur la pertinence d’une analyse des sociétés post-communistes comme lieu d’une renaissance de la « société civile. »»[1]

Comme nous l’avons analysé dans notre seconde partie, le milieu associatif est guidé par des buts multiples, la défense d’intérêts de groupes ou de classes en premier lieu - il en est ainsi des salons bourgeois, mais aussi des groupements clientélistes et corporatistes hongrois des années 1970 –. Si la défense de la liberté a été proclamée comme moteur des mouvements révolutionnaires, l’analyse historique semble démontrer que de multiples autres motivations sous-tendent ces mouvements : lutte de la bourgeoisie pour accéder à une position élitiste, lutte de la noblesse hongroise pour maintenir son pouvoir sur une base nationaliste, etc.
Le milieu associatif est le fruit de clivages sociaux et, en cela, il est un outil de revendications politiques et sociales moins altruiste qu’il n’y paraît.
En mentionnant l’essor du milieu associatif durant les années 1980, Eva Kuti écrit :
« The actual activities of these groups did not challenge the state socialist system, but their mood was clearly opppositional, their existence expressed the society’s antagonism towards the totalitarian regime. This more or less hidden oppositional character of the voluntary sector is probably explained by the oppositional attitude of the Hungarian society itself. (...) This general distrust of public institutions (including not only state, but church organizations, as well) is an important explanatory factor of the impressive strength of voluntary movements and their potential for expansion in Hungary. Voluntary organizations learnt to survive prohibition and to wriggle out of government control, sometimes they could shelter social and political movements which were not tolerated by the authorities. The freeedom of association was always endangered, the voluntary organizations often existed on the edge of illegality. Governments did not trust them at all, the most dictatorial ones even tried to completely eradicate them, but they were held in high esteem by citizens. They were considered to be a means of having a “voice” in “no-exit” situations.»[2]

Nous retrouvons chez Eva Kuti la ligne de pensée suivante : le milieu associatif est une force d’opposition au régime soviétique totalitaire, dans le prolongement de la lutte silencieuse de la société toute entière. Au besoin relais des mouvements sociaux et politiques, les associations ont de tout temps été durement pourchassées par les pouvoirs publics. C’est parce que depuis 1989 le peuple ne fait plus confiance ni à l’Etat ni à l’Eglise que le réseau associatif est une force de renouveau primordiale pour la nouvelle Hongrie en gestation. L’association serait donc une force d’opposition à un pouvoir étatique dictatorial, qui reflète les aspirations du peuple.
Et que sont devenus ces cercles de défense nobiliaires et bourgeois visant à défendre les intérêts des élites ? Et que sont devenus les associations fondées et soutenues par l’Etat pour développer la société ? De même, le fondement de l’œuvre de Miklos Molnàr, que nous avons abondamment citée, repose sur l’opposition entre société civile et Etat. Par ailleurs, lorsque Edith Archambault cite Michel Foucault pour décrire le pouvoir oppresseur de l’Etat, Dominique Colas cite le même auteur pour noter son aversion à l’égard de la simplification de la théorie de l’enfermement.

Tout comme le mouvement associatif est multiple, l’Etat l’est à son tour : l’Etat de l’Ancien Régime est différent de celui du XIXe siècle, les formes de pouvoir français et hongrois étant à leur tour différentes les unes des autres. Enfin, le pouvoir totalitaire stalinien est également différent du pouvoir de Kàdàr instauré en Hongrie dans les années 1970.
De même, les formes de résistance à travers l’empire soviétique sont tout aussi diverses : marins, paysans, intellectuels et étudiants, ouvriers, Juifs, prêtres catholiques, artistes …Tous ces groupes se battent contre l’oppression, mais aussi pour obtenir des droits qui leur sont propres. En cela, ils se positionnent comme acteurs spécifiques au sein de la population.

Contre ces simplifications, notre analyse historique a eu pour objet de décrire la place de l’association dans l’histoire des sociétés française et hongroise.
L’objet de notre thèse consistera à examiner les résurgences du passé et les évolutions nouvelles au sein des milieux associatifs français et hongrois, en analysant les constitutions sociales, les rapports de pouvoir et le rôle de l’Etat, notamment en tant que législateur et premier financeur du milieu associatif aujourd’hui, que ce soit en France ou en Hongrie.
[1] Dominique Colas, Première partie « Société civile, Etat, nation » in l’Europe post-communiste, dir. Dominique Colas, coll. « Premier cycle », Presses universitaires de France, 2002, Paris. Page 29.
[2] Eva Kuti, op. cit. Page 40 et 45.
Traduction française : « Les activités concrètes de ces groupes n’équivalaient pas le système soviétique, mais leur but était clairement de s’opposer, leur existence exprimant l’antagonisme de la société envers le régime totalitaire. Ce rôle d’opposition du secteur volontaire, plus ou moins caché, est probablement explicable par l’attitude antagoniste de la société hongroise dans son ensemble. (…) Le désaveu général des institutions publiques (incluant non seulement les institutions étatiques mais aussi ecclésiastiques) apporte une explication primordiale à la force impressionnante avec laquelle les mouvements volontaires ont agi et se sont développés en Hongrie. Les organisations volontaires ont appris à survivre malgré la censure et à déjouer le contrôle gouvernemental, abritant parfois des mouvements politiques et sociaux interdits par les autorités. La liberté d’association a toujours été menacée, les organisations volontaires perdurant à la marge de l’illégalité. Les gouvernements ne leurs ont aucunement fait confiance, les plus dictatoriaux tentant même de les éradiquer complètement, mais elles furent tenues en grande estime par les citoyens. Elles étaient considérées comme un moyen d’avoir une « voix » dans des situations de « non-existence ». »

Sous le communisme en Hongrie : gel et dégel

Suite à l’écrasement de la révolution de 1956, c’est en premier lieu la liberté d’action qui est touchée par la suppression des conseils révolutionnaires. Ensuite, la liberté de pensée fut impitoyablement condamnée par la persécution des intellectuels. Cependant, des concessions furent accordées dans le domaine économique : le régime soviétique a alors compris que la satisfaction de besoins de base pourraient un temps faire taire d’autres revendications. Si des assouplissements sont apportés sur le plan judiciaire, administratif et économique, le contrôle étatique et policier reste intangible dans un premier temps. La grande réforme économique hongroise de 1968, appelée « nouveau mécanisme économique » introduit une coopération fondée sur la libéralisation du marché.
La réforme touche premièrement le monde rural, en baisse constante : l’alliance du collectif et du privé permet en effet d’instaurer une forme de compétitivité fondée sur la compétence et non sur le lieu de naissance ou l’origine sociale. C’est la première fois dans l’histoire hongroise que les paysans ont la possibilité de s’enrichir. Deuxièmement, les activités assimilées au secteur privé – commerce, artisanat et petites entreprises – bénéficient également de cet élan. L’imbrication entre collectif et privé apporte une très forte dynamique à l’ensemble de l’économie. Attirée par l’augmentation des revenus, la population cumule les heures de travail pour pouvoir s’enrichir en profitant des deux secteurs. Plusieurs écrivains, majoritairement populistes, dénoncent ce nouvel asservissement qui délite encore une fois la cohésion sociale et dénigre la culture et l’instruction : le pays se construit sur l’intérêt à défaut de se construire sur la démocratisation.

Pourtant, la libéralisation économique apporte également une libéralisation sociétale : la liberté d’opinion s’affirme en public, véhiculée par les journaux. La pratique religieuse cesse d’être condamnée. Enfin, la Hongrie s’ouvre au monde : les maisons d’éditions étatiques éditent les traductions d’auteurs étrangers auparavant interdits ; les voyages à l’étranger sont facilités.

Cependant, si la libéralisation permet la formation d’une classe moyenne importante, englobant les intellectuels, les entrepreneurs, les techniciens, les paysans et une partie d’ouvriers, les inégalités sociales refont surface, de manière d’autant plus criante qu’elles se fondent sur les combines et la corruption. Une nouvelle cassure sociale apparaît ainsi entre nouveaux riches et pauvres exclus du système. Si le pouvoir soviétique a accordé d’importantes concessions en matière de liberté économique et privée, elle ne permet pas à la population d’accéder au pouvoir politique.

Pourtant, le pouvoir soviétique a échoué dans sa volonté de cloisonnement et d’atomisation de la société : par la libéralisation économique, elle recrée l’une des bases de l’association : la défense des intérêts. Dans une démarche utilitariste, la population fait l’objet de regroupements informels fondés sur le clientélisme, où la frontière entre l’économique et le politique s’estompe.

« C’est donc sur un terrain accidenté, tantôt dans des cadres légaux tantôt comme « rivière souterraine », et toujours en lignes de forces entrecroisées que s’est développée une société civile laissant derrière elle l’encadrement social vertical comme une coquille vide. »[1]

La libéralisation économique engendre une diversification de la société par regroupements utilitaristes, mais aussi un éclatement du pouvoir politique se voulant le reflet des changements sociaux. « Il y a une sorte d’osmose entre d’un côté la classe politique et surtout les communistes sans grade et, de l’autre, la société civile. »[2] Dans le prolongement de l’évolution sociale, le fossé entre les communistes conservateurs et réformistes s’élargit : le retour de la pensée utilitariste, fondée sur la défense des intérêts, conduit le parti lui-même à se fissurer.
« La banalisation du parti allait de pair avec la banalisation de l’idéologie dans un temps, déjà ancien, quand l’idéologie s’est transformée en vulgate utilitaire, véhiculée par la langue de bois. Dans un second temps, (…), elle se dégrade et se meurt. Et avec elle se dissipe, conjointement, tout un outillage millénariste, messianique, prométhéen. »[3]

Durant les années 1980, la crise économique et politique de l’Etat communiste a donc des impacts sur toute la sphère économique, sociale et politique : la frontière entre le public et le privé, entre le politique et l’économique devient friable.
Fondée initialement sur des regroupements utilitaristes, l’essor associatif s’affirme peu à peu, et en premier lieu autour de l’identité nationale. En effet, la défense des minorités hongroises dans les pays limitrophes constitue la préoccupation première de la population : « la société civile s’est substituée dans ce domaine à l’Etat ».[4] Les revendications portant sur la récupération des territoires magyars fédèrent encore une fois le peuple hongrois, qui s’unit au sein de manifestations de protestation dès les années 1970. A partir de la fin des années 1980, le sort des minorités hongroises constitue le débat principal dans les médias, les livres, les manifestations, contraignant le pouvoir à formuler des protestations auprès du pouvoir roumain.

Deuxièmement, les associations s’organisent pour défendre les intérêts d’une région ou d’un groupe. Ainsi, des corporations se recréent autour du pouvoir d’un chef ou d’un groupe influent sur un modèle féodal. Alimentés par la corruption, ils sont des intermédiaires entre le pouvoir politique et leur sphère d’influence, agissant en véritables groupes de pression.

En marge de ces deux orientations, un milieu associatif diversifié apparaît, majoritairement soumis au pouvoir de l’Etat ou à celui des patrons. Cependant, selon les propos de Miklos Molnàr, plusieurs milliers d’associations bénéficieraient à ce stade d’une « autonomie politique, financière et idéologique indiscutable. »[5]
Pourtant, l’Etat interfère directement via l’administration ou indirectement via ses organisations dans la vie de l’association : si le ministère de l’Intérieur se borne à surveiller les statuts et le fonctionnement, c’est l’Etat qui crée toute nouvelle association et transforme les anciennes.
Cependant, progressivement, le milieu associatif a cherché à se libérer de la tutelle étatique en nommant de nouveaux dirigeants, en critiquant de plus en plus ouvertement l’autoritarisme, en organisant des conférences et des programmes en marge de la sphère officielle, relayés par les médias. Ce mouvement de libéralisation de la vie privée se situe dans le prolongement du dégel des années Kàdàr : il fait suite à la libéralisation économique et au retour de l’initiative privée. A partir des années 1988-1989, le mouvement atteint une ampleur significative.
« (…) le mouvement déborde, cette fois-ci, le cadre de la société civile dans l’acception étroite du terme. Il revendique maintenant non seulement quelques espaces, mais pratiquement tout le terrain, il revendique … la liberté. (…) les associations se multiplient et occupent le centre et de l’espace social et de l’espace politique.»[6]

Ainsi, certaines organisations qui commencèrent en tant que groupes environnementaux ou d’alternatives scientifiques ou encore des associations professionnelles créèrent la base d’un mouvement non-officiel, plus tard d’opposition. Les groupements clandestins puis les associations crées à la fin des années 1980 se multiplient notamment dans le domaine religieux, culturel, écologique, dans la représentation d’intérêts, dans le « débat public » et enfin, dans le domaine politique.

Les associations religieuses témoignent d’une diversification importante des cultes et des croyances, tels que les Témoins de Jehova, les Baptistes, les Advantistes, les Méthodistes ou encore les Nazaréens.
Les associations culturelles restent, elles, dans le giron des organisations officielles : Jeunes communistes et Front Patriotique Populaire. Parallèlement, de nombreux clubs de discussion et de lectures auparavant interdits se reforment et poursuivent une activité de plus en plus libre, notamment au sein des universités mais aussi de l’enseignement secondaire. Parallèlement aux foyers culturels officiels se développent des foyers locaux financés collectivement.
Si les associations sportives et de loisirs sont les plus importantes, elles restent cependant soumises au pouvoir de l’Etat.
Enfin, c’est au sein du Front Patriotique Populaire que se développent les mouvements écologiques, qui se cristallisent autour de la lutte contre la construction des barrages sur le Danube.

Le milieu associatif renaissant est donc divisé en plusieurs tendances : il comprend d’une part des regroupements de particuliers soucieux de défendre leurs intérêts, d’autre part des associations nées au sein d’organisations officielles qui jouent le rôle d’intermédiaire entre les citoyens et le pouvoir politique. C’est de ces dernières que naissent les futurs partis politiques. Enfin, il faut signaler que les médias jouèrent un rôle important dans la libéralisation du pays, donnant la parole à des intellectuels exprimant de plus en plus ouvertement leur opinion.

Les institutions de la « société civile » regagnent progressivement leurs droits. La première étape de ce processus eut lieu en 1987, quand le Code civil hongrois réintégra le statut des fondations. C’est alors que Georges Soros s’installe en Hongrie. D’après Eva Kuti, ce pas en avant serait dû à l’aveu de défaillance fait par l’Etat quant à la satisfaction de besoins sociaux. Faisant fonctionner un système à deux vitesses avant tout favorable à la nomenklatura, il aurait délaissé des pans entiers de la population hongroise. C’est pour permettre aux fondations de prendre soin de ces derniers que l’Etat aurait relâché son contrôle.

En janvier 1989, la Hongrie va plus loin puisque l’Assemblée nationale vote une loi sur la liberté d’association. En un an, la réglementation sur le fonctionnement et la gestion économique des partis fut mise en place, parallèlement au vote des lois sur la liberté religieuse et des institutions religieuses. Le résultat de cette nouvelle situation juridique ainsi que la mise en place d’un nouveau système d’impôts qui permit la constitution de ressources financières, fut l’essor des « organisations à but non lucratif » (nonprofit organisations) ainsi que l’affirmation de leur rôle social et de leur poids économique.

Ainsi, la révolution de 1956 a eu un effet inattendu : la libéralisation du pays sur des bases économiques et utilitaristes. La défense des intérêts est à la base du dégel, rendant les frontières floues entre l’Etat et la population, entre le politique et l’économique, entre le public et le privé.


Il nous semblait ici important de décrire cette évolution, dont l’interprétation historique est à la base de désaccords contemporains fondamentaux. En effet, comme nous avons pu le remarquer dans les citations ci- avant, un historien d’origine hongroise comme Miklos Molnàr emploie constamment le terme « société civile » pour qualifier une population informelle, qui voudrait accéder à la liberté contre un Etat oppresseur, notamment par l’intermédiaire des associations.
Si la dimension totalitaire du pouvoir soviétique jusqu’au dégel ne fait aucun doute, on peut toutefois se demander si la chute du régime soviétique est due en premier lieu à cette lutte de la « société civile » ou bien à la dégénérescence du pouvoir soviétique, miné par le clientélisme et la corruption tout autant que la société elle-même. En effet, la frontière entre pouvoir politique et société nous semble moins évidente qu’il n’y paraît. Si l’on considère le milieu associatif, nous avons pu constater qu’il contient plusieurs tendances. La majeure partie des associations agissant dans le cadre communautaire – associations sportives, culturelles, artistiques, sociales, écologiques – sont entièrement assujetties à l’Etat, que ce soit directement ou indirectement en évoluant au sein d’organisations. D’autres associations ont pour but de défendre les intérêts de groupes véhiculés par le clientélisme lié à l’Etat d’une part, par le corporatisme d’origine féodale d’autre part.
On compte par ailleurs des associations religieuses et enfin, des associations que nous nommons « nationalistes » dans le sens où elles défendent les minorités magyares et l’identité nationale.
La dichotomie « société civile » / Etat nous semble donc relativement artificielle. Or, celle-ci est à la base des considérations actuelles sur le milieu associatif, que ce soit en France ou en Hongrie.
[1] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 214.
[2] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 279.
[3] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 288.
[4] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 308.
[5] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 314.
[6] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 315.

Sous le communisme en Hongrie : la révolution démocratique écrasée

Les signes du dégel donnés par le XXe Congrès du parti soviétique durant lequel Khrouchtchev dénonce les crimes staliniens fait souffler un incroyable vent de liberté. Le détonateur de la révolution de 1956 est donné par la réhabilitation et les obsèques publiques de Rajk : 100 000 personnes manifestent alors en silence.
Le 23 octobre, en solidarité avec les Polonais, les étudiants, artistes et écrivains se réunissent au pied de la statue de Petöfi et proclament une revendication en 12 points, comme l’avait fait Kossuth lors de la révolution de 1848. Au fur et à mesure de la journée et notamment après la sortie des usines implantées par la force par le régime soviétique, les milliers d’ouvriers rejoignent la foule, qui atteint alors 300 000 personnes. La radio est prise, la statue de Staline déboulonnée. Si la police politique ouvre le feu sur la foule, la police municipale fournit, elle, des fusils aux insurgés.
L’Armée Rouge est appelée au secours : la manifestation, devenue révolte se transforme alors en révolution. Après cinq jours de lutte, Imre Nagy est nommé Premier ministre. Malgré son appel au calme, la lutte pour la liberté se poursuit. Le parti finit par être dissous : les petits propriétaires, les sociaux-démocrates et les paysans intègrent le cabinet. Si les insurgés cessent les combats, ils demandent cependant des comptes au nouveau pouvoir.
Un nouveau système politique et social renaît de ses cendres en l’espace d’un instant : le multipartisme est instauré ; police, armée et insurgés assurent l’ordre ensemble, malgré des débordements dans les deux camps.

La grande originalité de la révolution hongroise est sans conteste sa spontanéité : si un noyau dur formé par l’intelligentsia a donné une impulsion décisive, elle a été très rapidement rejointe par une foule disparate unie autour de la défense de la liberté et de l’indépendance nationale. Rapidement, cette foule s’organise en créant des organes d’autogouvernement : comités nationaux, conseils révolutionnaires, conseils ouvriers, assurant la direction d’un quartier, d’une institution, d’une usine.
Alors que les conseils révolutionnaires organisent la vie politique, les conseils ouvriers gèrent le volet économique. Les conseils sont, dans un premier temps, la seule alternative aux partis, mais un parti qui serait directement issu du peuple sans idéologie ni théorie préalable. C’est la confiance qui en lie les membres et la force de conviction qui en distingue les meneurs. Ces groupes, issus de la survivance de liens amicaux ou de voisinage, se fondent sur la souplesse des débats et sur une volonté de s’inscrire durablement dans le temps. Comme le mentionne Hannah Arendt, « au sein de chaque groupe disparate la formation d’un conseil a transformé une coexistence de pur hasard en une institution politique. » De plus, ces associations démocratiques spontanées ont très rapidement couvert de larges secteurs d’activité.
« (…) révolution spontanée, pluraliste, multiforme, sans direction centrale ni tendance dominante si ce n’est la volonté commune d’indépendance nationale et de liberté civile. Le dénominateur commun, à part le sentiment national, est l’élan vers une société civile multiple et policée. Personne n’a même entendu parler de société civile, mais, du village perdu à la grande usine, en passant par les associations d’écrivains, d’artistes ou de croyants, chacun a saisi une parcelle du pouvoir appartenant aux citoyens. »[1]

La révolution de 1956 est, en ce sens, est la première expérience réellement démocratique de la Hongrie : le communisme ayant détruit les clivages sociaux en instaurant un régime de peur, l’individu est seul défenseur de sa propre liberté. A la communautarisation soviétique forcée, le peuple répond par un élan communautaire spontané qu’il n’avait jamais connu auparavant. En l’absence de classes, ce n’est pas la défense d’intérêts qui engendre la révolution mais la volonté commune de vivre dans un pays libre. Les associations formées alors pourraient être les premiers cercles démocratiques tocquevilliens de toute son histoire : chacun organise un pan de la société pour le bien de tous, pour le bien commun.
«Si une chose telle qu’ « une révolution spontanée » à la Rosa Luxemburg – ce soulèvement soudain d’un peuple opprimé, luttant pour la liberté et pratiquement rien d’autre, sans le chaos d’une défaite militaire qui le précéderait, sans le recours aux techniques du coup d’Etat, sans le réseau dense d’un appareil d’organisateurs et de conspirateurs, sans la propagande déstabilisante d’un parti révolutionnaire, c’est-à-dire ce que tout le monde, les conservateurs comme les libéraux, les radicaux comme les révolutionnaires, avait rejeté tel un beau rêve – si donc une telle révolution a jamais existé, alors c’est nous qui avons eu le privilège d’en être les témoins. (…) C’est dans l’essor des conseils, et non dans la restauration des partis, que se trouve le signe évident d’une véritable renaissance de la démocratie contre la dictature, de la liberté contre la tyrannie. »[2]

L’initiative est portée par les élites du système soviétique, l’intelligentsia, qu’un endoctrinement décennal n’a pas suffi à asservir. La population reste pleinement consciente du mensonge de l’envahisseur. L’union des communistes, fers de lance du mouvement, et de la population, montre à quel point la distance critique avait pu être maintenue.

Et pourtant … peu ou prou d’historiographies mentionnent le retour des slogans antisémites dès le deuxième ou troisième jour de la révolution. Et il est peu mentionné, que les Hongrois fascistes admirateurs de Hitler et de Szàlasi, passés en Autriche, refont alors leur apparition au sein des manifestations. D’ailleurs, les villes frontalières déplorent plus de massacres que la capitale. Enfin, la traque des Juifs parmi les dissidents réfugiés en Autriche durant la révolution laisse à penser qu’un sentiment nationaliste aux relents inavouables a également accompagné la révolution démocratique.

Qu’est-ce que la révolution de 1956 aurait pu donner ? De quel régime aurait-elle pu accoucher ? D’un nationalisme conservateur fondé sur l’aristocratie catholique comme l’a prôné le cardinal Mindszenty ? D’une démocratie socialiste menée par Imre Nagy ? Dans cette seconde perspective, les sociaux-démocrates opprimés par les communistes l’auraient-il rallié, permettant la formation d’une « troisième voie » tant rêvée entre capitalisme et communisme ? L’écrasement de la Hongrie par l’Armée rouge ne nous permet malheureusement pas de répondre à ces interrogations. Cependant, on peut affirmer que le type d’association fondé spontanément durant cette courte révolution laisse à penser que la démocratie n’était plus une voie étrangère à la Hongrie. Ainsi, c’est encore une fois à la lumière des associations que se mesure les évolutions sociales et politiques et la capacité d’un peuple de défendre des valeurs démocratiques.
Si la révolution est écrasée, les protestations se poursuivront de manière silencieuse, notamment par désertion des lieux publics lors des dates anniversaires d’octobre 1956. Par ailleurs, les samizdats ne cesseront de circuler sous le manteau, au sein de groupes informels et amicaux réunis clandestinement.
[1] Miklos Molnàr , Histoire de la Hongire, op. cit. Page 408.
[2] Hannah Arendt, « Réflexions sur la révolution hongroise » in Les origines du totalitarisme, op. cit. Page 899 et 925.

Sous le communisme en Hongrie : fonder une nouvelle société

Premièrement, la réforme agraire de 1945 permet de supprimer le pouvoir des grands propriétaires fonciers et de transférer les terres aux paysans. Ces derniers sortent victorieux des uniques élections libres organisées en novembre 1945 : le parti des petits propriétaires remporte alors 57% des voix, les communistes seulement 17. Après des siècles d’oppression, la liberté républicaine est un espoir formidable de mettre enfin fin à l’archaïsme du pays.

Deuxièmement, persécutés et massacrés sous le régime de Horthy, les Juifs ayant survécu aux camps considèrent plus que quiconque les Soviétiques comme des libérateurs. Sans véritables assises sociales malgré leur succès en tant que force d’opposition durant la guerre, les communistes doivent créer une nouvelle société de toutes pièces. Ils commencent donc par s’appuyer sur la petite bourgeoisie social- démocrate, majoritairement juive, opprimée par le courant nationaliste, et qui avait accédé de manière éphémère au pouvoir avec les communistes sous la République des Conseils de 133 jours.

Troisièmement, la démocratisation de l’instruction publique et de la culture mettent enfin la « haute culture » au service du peuple, l’éducation populaire permettant de former des cadres issus du monde paysan. Si ce mouvement d’éducation populaire est fermé dès 1948, il restera un mouvement démocratique en arrière-plan des réformes de 1956 et des années 1970.

Enfin, la vitalité du milieu associatif reprend, à l’exception des clubs et casinos des magnats élitistes. Cependant, c’est sur la logique de parti que s’appuient les communistes et non sur des cercles démocratiques et autonomes fédérant les bases populaires. Le communisme ne vient pas d’en bas mais d’en haut : il ne cherche pas à gagner une légitimité, il l’impose. D’autant plus qu’il manque de bases importantes et établies depuis longtemps.

Imposer cette légitimité suppose la destruction des voix discordantes. Et c’est peut-être en cela que le pouvoir mis en place a été le plus novateur. En effet, nous avons constaté que les associations sont de deux ordres : les unes visent à défendre les intérêts d’un groupe ou d’une classe, les autres à réformer la société dans une démarche communautaire, d’après une « vue d’ensemble » intellectuelle initiée par les sociologues. La force du pouvoir soviétique a été de porter atteinte à la structure même de la société : en l’absence de repères, en l’absence de clivages sociaux fondant les revendications du passé, les voix discordantes ne peuvent plus se fonder sur la défense d’intérêts spécifiques : c’est l’association utilitaire qui est visée en premier.
« C’est justement parce que le noyau utilitariste des idéologies allait de soi que la conduite anti-utilitariste des régimes totalitaires, leur indifférence complète à l’intérêt des masses, a constitué un tel choc. »[1]

Nous touchons ici au cœur de notre sujet : avant la démarche sociale initiée par une poignée de sociologues dépourvus d’assises politiques, le type d’association engendré par le système libéral était majoritairement d’ordre utilitaire. Autrement dit, chaque classe cherchait à défendre avant tout ses intérêts, sans vouloir réformer la société dans son ensemble pour le bien de tous et contre les inégalités. Dans une société dirigée par une élite, celle-ci a intérêt à maintenir les clivages sociaux pour garder le pouvoir. Le seul moment, dans l’histoire hongroise, où il a été question du bien commun a été la révolution de 1848 … et encore : la noblesse avait alors tout intérêt à investir le mouvement nationaliste et à fédérer autour de cette base idéologique le pays tout entier, afin de pouvoir maintenir son pouvoir. Grâce au suffrage censitaire et à l’ancrage de la mentalité féodale, elle parviendra à le maintenir encore longtemps. Ainsi, la destruction des bases sociales par le régime soviétique a été facilitée par l’ancrage utilitariste des associations, notamment les clubs et les casinos, dont le pouvoir s’exerçait directement sur les gouvernements jusqu’en 1945.

Ainsi, un des buts fondamentaux du pouvoir soviétique est de détruire les fondements de l’ancienne société. Après avoir mis fin aux derniers liens féodaux économiques et culturels entre noblesse terrienne et paysannerie, en transférant les latifundias aux paysans, le pouvoir soviétique les asservit à son tour en introduisant la collectivisation forcée et l’industrialisation, le parti des petits propriétaires étant démantelé. Parallèlement, la nouvelle classe populaire formée par l’instruction publique et la classe petite -bourgeoise accèdent aux sphères du pouvoir.
Le bouleversement des structures sociales est accompagné d’une série d’épurations engendrant une atomisation complète de la société : il ne subsiste que l’individu contraint par la peur, méfiant à l’égard de ses voisins potentiellement dénonciateurs.
Dans une société où chacun a peur de l’autre ne survit aucun lien, si ce n’est la cellule familiale, détruite à son tour par les arrestations et les internements d’une part, l’enrôlement dans des associations officielles d’autre part. Au sein des Jeunesses communistes, l’enfant doit admirer Staline et le parti avant son propre père. La série d’épurations menée par la dictature fait dire à Miklos Molnàr :
« On peut se demander si l’on s’est vraiment rendu compte du fait que la répression en apparence aveugle, insensée, opérée sans discrimination avait un but, à savoir précisément la destruction de la société civile ? »[2]

Selon le même auteur, durant le régime stalinien de Ràkosi, 2 millions de personnes sur 9 font l’objet de dénonciation, dont 1 300 000 de poursuite pénale et un nombre inconnu d’internements. Un tiers des familles aurait compté un membre condamné.
La Terreur rouge a donc pour effet d’instaurer la peur et le déracinement des personnes soupçonnées ou condamnées, dont l’insertion sociale devient problématique. C’est bien la suppression des liens sociaux qui est visée.
En reprenant la formidable analyse faite par Hannah Arendt, on peut affirmer que le pouvoir soviétique devient pleinement un pouvoir totalitaire lorsqu’il s’appuie sur les masses. Or, en supprimant tout lien social, c’est ce qu’il vise effectivement à accomplir.
« Les mouvements totalitaires sont des organisations de masse d’individus atomisés et isolés. (…) On ne peut attendre une telle loyauté que de l’être humain complètement isolé qui, sans autres liens sociaux avec la famille, les amis, les camarades ou de simples connaissances, ne tire le sentiment de posséder une place dans le monde que de son appartenance à un mouvement, à un parti. La loyauté totale n’est possible que lorsque la fidélité est vidée de tout contenu concret duquel pourraient naturellement naître certains revirements. »[3]

Il est ici intéressant de constater que le pouvoir soviétique ne supprime pas totalement les associations : il les reprend à son compte. En effet, l’association a alors pour but d’encadrer les individus « dans chaque sphère de sa vie ». Ainsi, le système totalitaire se construit dans un premier temps sur une double façade protectrice pour les membres dirigeants, acceptable pour ceux qui y sont extérieurs. Le maintien du milieu associatif permet d’asseoir le pouvoir sur des apparences démocratiques, que ce soit pour la population sous sa coupe ou pour les puissances étrangères. C’est pourquoi l’illusion a duré si longtemps auprès des intellectuels occidentaux et notamment français.

Pourtant, les cercles associatifs sont entièrement soumis au contrôle de l’Etat, que ce soit les organisations professionnelles, syndicales, culturelles et artistiques, sportives, etc. Les fondations sont interdites. Aucun espace n’est délaissé : le pouvoir soviétique fonde et gère une nouvelle société civile. Des associations militantes sont remplacées par des organisations de masse gérées d’en haut et contrôlées centralement. La dimension « volontaire » de l’association démocratique prend ici tout son sens. Mais à la lumière de l’histoire des pays satellites, une autre question se pose : dans quelle mesure l’Etat doit-il intervenir dans une association ? L’importance des financements publics et des contrôles divers et variés ne risquent-ils pas de porter atteinte à la liberté de l’association ?

Dans le système soviétique, pouvoir politique et nouvelle société sont les réalités d’un tout indissociable.
« La séparation étanche entre l’Etat et la société civile est une abstraction philosophique tellement l’interférence des deux sphères est une réalité permanente dans les deux directions : la société civile s’efforçant de façonner les institutions qui la gouvernent et les pouvoirs publics s’étendant dans des domaines innombrables de la vie de la société.»[4]

Par l’intermédiaire d’un encadrement total, elle forge une société où chacun est à une place spécifique mais aussi où chacun bénéficie d’avantages auparavant dévolus aux élites : l’instruction, la culture, les arts, les congés, le sport et autres divertissements.
Les associations ont été ainsi les fers de lance d’une égalité forcée.

Cette démarche communautaire a été entièrement reprise par le pouvoir : l’utopie de réforme sociale intégrale a été revendiquée par l’idéologie communiste. Et c’est pourquoi elle a gardé tant de force et de défenseurs, autant parmi ses dirigeants que parmi les intellectuels occidentaux, qui ne voulaient voir que le visage positif de ce qui a été un totalitarisme. Cependant, c’est sur ce plan que le pouvoir soviétique a échoué : il a négligé la force de ce petit groupe de sociologues, rejoint par des historiens, des écrivains, des journalistes et des artistes, qui formèrent l’intelligentsia à la base de la révolution de 1956. Dans un contexte de peur et de méfiance générale, où la société est réduite à l’individu isolé et traqué, l’intelligentsia joue un rôle capital de contre-pouvoir clandestin. C’est elle qui soutient le réformiste Imre Nagy dès 1953, par l’intermédiaire du journal de l’Association des écrivains, Irodalmi Ujsàg (Gazette littéraire) et le journal officiel du parti, Szabad Nép (Peuple libre). C’est au sein de l’intelligentsia communiste que se propage la rébellion par l’intermédiaire des hautes écoles, des instituts de recherche scientifique, des maisons d’édition, des théâtres. Les associations officielles représentant les journalistes, les artistes et les écrivains en sont les fers de lance. De même, après la chute de Nagy des arcanes du parti en avril 1955, c’est un groupe formé au sein même des Jeunesses communistes en mars 1955, le Cercle Petöfi, qui continuera à le défendre jusqu’à ce que la répression s’abatte sur eux. Par ailleurs, c’est encore une fois le nationalisme qui va leur permettre de fédérer la révolution de 1956.
« Ce réveil de la société avait toutefois été au départ, plutôt un sursaut et ensuite une révolte des élites. Certes l’opinion publique de la majorité silencieuse souhaitait le succès de Nagy, mais le conflit ouvert s’est déroulé dans le vase clos de l’intelligentsia. Hormis un tout petit groupe au sein de l’élite politique, c’était essentiellement les écrivains, les artistes, les enseignants qui avaient appuyé la politique réformiste et qui menaient le combat contre les dirigeants staliniens et leur puissant appareil. Toujours est-il que derrière le combat d’avant-garde des intellectuels, toute la société civile s’est redressée pour partir à l’assaut, le moment venu, contre les bastions du totalitarisme. »[5]
[1] Hannah Arendt« Le totalitarisme » in Les origines du totalitarisme, coll. « Quarto », Gallimard, 2002, Paris. Page 665.
[2] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 116.
[3] Hannah Arendt, op. cit. Page 634.
[4] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 124.
[5] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 165.

Sous le communisme en Hongrie : introduction

Jusqu’en 1945, la Hongrie reste divisée entre élites et peuple. On retrouve ces clivages au niveau de la diversité associative : clubs et associations de défense d’intérêts se situent dans une lignée bourgeoise et élitiste, alors que le socialisme ouvrier et agraire fait des émules. Contre le régime de Horthy, les communistes représentaient une force d’opposition, fondée sur le rationalisme issu des Lumières et non sur l’exaltation nationaliste. Entre 1945 et 1947, ils soulèvent l’espoir de l’implantation d’une République démocratique : réforme agraire, instruction et culture pour tous, liberté associative. En deux ans, le régime soviétique va implanter une égalité de force, qui va bouleverser les anciennes distributions du pouvoir. En soubassement, c’est encore une fois la défense de l’identité nationale qui a permis de lier les individus entre eux.

Le temps des révolutions et des convulsions : la révolution socialiste

Les premiers contours de l’idée socialiste se retrouvent également au temps de la Révolution, notamment au travers des théories de Babeuf et du club du Panthéon, qui préconise la suppression de la propriété privée, la défense d’une stricte égalité, l’instruction publique encadrée par l’Etat et l’utilisation de la propagande.
Le succès du mouvement socialiste en France est le fait d’une rencontre réussie entre un mouvement politique initialement centré sur les problèmes agraires et la classe ouvrière. Suite à la révolution industrielle, les ouvriers subissent une déstructuration du lien social et une accentuation des écarts ente eux et leurs patrons. Les crises économiques et la poussée démographique provoquent par ailleurs la paupérisation.
Avant 1848, le socialisme propose des solutions « sociales » et non politiques, suivant une volonté de souder la société contre l’individualisme : la société dépasse l’individu.

« (…) toute l’histoire de l’évolution du socialisme, qui deviendra progressivement une force politique, pourrait presque se réduire à l’itinéraire d’une école d’organisation sociale qui se mue en parti politique pour la conquête – ou l’exercice – du pouvoir. »[1]

C’est l’école marxiste qui sort victorieuse des débats annuels des congrès de l’Internationale et c’est en partie pour cela que le mouvement social va se muer en mouvement politique. La vision de la « lutte des classes » est renforcée par la guerre civile de 1848 et la défaite des ouvriers contre les privilégiés et les détenteurs du pouvoir sous la Commune. Malgré les nombreuses interdictions, notamment en Allemagne, le parti socialiste se renforce et devient souvent le premier parti en termes de nombre d’adhérents, d’élus, de tirage de journaux. En 1914, le socialisme est déjà un parti organisé.

Le socialisme est par ailleurs une philosophie : il s’affirme contre le fait religieux, contre le nationalisme et l’Etat-nation. Sur une base internationaliste très marquée, il sera un fervent opposant de l’entrée en guerre.
Si en France, la lutte poursuivie par Jean Jaurès lui permet d’arriver au pouvoir légalement par les élections au suffrage universel, il se propage clandestinement à l’est.
« Le socialisme paraît incarner pour des masses considérables autant une espérance de solidarité, une aspiration à la paix, que le rêve d’une société plus juste et plus fraternelle. »[2]

Dans une société qui compte encore en 1846 75 % de population rurale et 53,6% en 1921, les socialistes s’intéressent d’abord aux réformes agraires. En effet, la terre n’appartient toujours pas à ceux qui la cultivent :
« Là où la féodalité a disparu, la propriété bourgeoise lui a succédé, entre autres dans les pays touchés par la Révolution française. Les principaux bénéficiaires, sinon les bénéficiaires exclusifs, du transfert de propriété lié à la vente des biens nationaux ont été des bourgeois qui ne cultivent pas eux-mêmes. »

De même, la grande majorité de la population hongroise est rurale, le servage n’étant aboli qu’en 1848. Que ce soit en France ou en Hongrie, cette population est d’abord une force conservatrice, comme l’attestent les premières élections françaises au suffrage universel. Si la ville attire, c’est parce qu’elle offre du travail, mais aussi parce qu’elle est une promesse de vie différente, allégée du poids culturel du village. Ainsi, la ville libère autant qu’elle isole.
La campagne apprend cependant à s’organiser sur le modèle ouvrier, notamment par le syndicalisme et la constitution de partis agraires. En Hongrie, l’essor du socialisme agraire se traduit par la création du parti des agriculteurs moyens, futur parti des petits propriétaires, qui milite en faveur de la redistribution des terres. En France, le monde rural passe à gauche après 1877, après que la République ait réussi à rassurer.
Les ouvriers français n’entrent quant à eux dans le syndicalisme que vers 1880-1890.

Dans un contexte d’interdiction des associations et du droit de grève, c’est la lutte qui s’impose, mais une lutte par le verbe et non par les armes. Premièrement, les socialistes luttent pour la légalité juridique par l’intermédiaire des journaux et des tribunes, dans un contexte qui leur est favorable sous la Monarchie de Juillet. C’est par l’intermédiaire du courant socialiste que l’association va pouvoir récupérer ses droits.
En 1864, la loi autorise les grèves et les coalitions. En 1867, un statut légal est accordé aux coopératives. En 1868, l’article répressif du Code civil est aboli.
Enfin, en 1884, la loi Waldeck-Rousseau autorise la liberté syndicale : les associations professionnelles, rurales et ouvrières sont reconnues. C’est ainsi qu’est fondée en 1895 la Confédération générale du travail, qui fédère les syndicats.
Comme nous l’avons vu précédemment, c’est la volonté d’exclure la liberté des congrégations religieuses qui retardera la promulgation de la loi de 1901 relative à la liberté d’association.

Si le socialisme en France a su s’imposer par la lutte juridique, il comprend en son sein une deuxième forme de lutte, plus universaliste. Le socialisme français s’est certes unifié en 1905, mais il reste partagé entre la lutte politique, relayée par la création du ministère du Travail en 1906 et la lutte syndicale, qui milite pour une transformation radicale de la société pour un ordre social plus juste. Sous sa forme la plus extrême, elle s’allie avec le courant anarchiste particulièrement puissant entre 1870 et 1900 pour former l’anarcho-syndicalisme. Selon ce dernier courant, le syndicat doit remplacer l’Etat. On retrouve ici, paradoxalement, une forme extrême du libéralisme prôné par Tocqueville, à savoir celui d’une société qui s’appuierait entièrement sur l’association, et plus particulièrement sur l’association ouvrière.
Qui plus est, le syndicat suit une démarche utilitariste fondée sur la défense des intérêts d’une catégorie socio- professionnelle, sans perspective communautaire.
D’ailleurs, dans un premier temps, le mouvement ouvrier ne veut pas intégrer le parlementarisme bourgeois, lui préférant l’action syndicale.
Ainsi, Saint-Simon affirme dans la Parabole des abeilles et des frelons, que la révolution industrielle marque l’avènement du temps de l’association. Si le système féodal est caractérisé par la hiérarchie, la société industrielle est celle de la production et des relations d’association. Ensuite, Proudhon fonde véritablement le syndicalisme en défendant l’association et le pouvoir professionnels, l’autogestion et la fédération contre l’Etat. Si Marx dénonce l’ensemble de la société civile comme étant minée par la bourgeoisie, l’argent, la propriété privée, les anarcho-syndicalistes fondent l’organisation sociale sur l’association volontaire entre êtres libres.
Issus des rangs de l’anarchisme, des politiciens comme Léon Blum intègrent ensuite la lutte politique et le socialisme.[3]

Si le socialisme passe en France par la lutte de la reconnaissance juridique, le régime libéral hongrois du tournant du XXe siècle était plus tolérant en matière associative. Ainsi, en 1904, la Hongrie compte déjà 14 organisations nationales avec 408 groupes et 17 syndicats locaux. Comme le remarque Miklos Molnàr, cette tolérance « montre qu’une société politique plus démocratique que la hongroise, celle de la France, n’est pas nécessairement plus permissive dans le domaine de la socialisation qu’une société qualifiée de semi- féodale. La France, société bourgeoise avancée, est à cette époque aussi restrictive, sinon plus que la Hongrie dominée par la noblesse. » [4]
Ainsi, le parti social-démocrate crée en 1878, s’appuie sur les syndicats. Il compte déjà 721 000 adhérents en décembre 1918. A cette époque, plusieurs de ses représentants siègent au gouvernement alors que d’autres passent au parti communiste fraîchement constitué. Ce dernier s’appuie également sur l’anarcho-syndicalisme, sur les prisonniers de guerre de l’Armée rouge de Trotski et sur des dirigeants formés à Moscou. C’est grâce à la fusion des sociaux-démocrates et des communistes, ralliés par le cercle de Galilée des sociologues petits bourgeois, que Béla Kun va diriger pendant 133 jours la République des Conseils.
Dans un contexte de désarroi total, jetant dans la rue des millions de pauvres, de soldats démobilisés et de chômeurs, la prise du pouvoir par les communistes ne s’oppose à aucune opposition. La République des Soviets et la dictature du prolétariat sont proclamées le 16 novembre 1918. Cependant, cette prise de pouvoir aussi soudaine qu’éphémère ne s’appuie pas sur des bases sociales solides. « Tout s’y opposait, les traditions, les structures sociales, les mentalités collectives. »[5]
De fait, comme le dira plus tard Staline au sujet de la Pologne, « introduire le communisme en Pologne serait comme seller une vache ».
C’est pourquoi le pouvoir sera rapidement repris en main, le parti communiste interdit pendant 25 ans et les sociaux-démocrates persécutés.
Certes, la Hongrie compte en 1937 pas moins de 2 765 syndicats et associations professionnelles, mais elles seront bientôt interdites.
Comme le mentionne Miklos Molnàr, c’est une « certaine immaturité de l’esprit démocratique » qui a permis au pouvoir soviétique de s’implanter durablement en Hongrie.
« L’apprentissage, long et difficile de la démocratie, cette école de civilité qui conduit les peuples plus heureux à leur affranchissement de la tutelle des corps sociaux dominants, ne s’est accomplie que tardivement et imparfaitement. Les séquelles de cette arriération à caractère, en un mot, culturel se faisaient sentir jusqu’à nos jours, tout comme elles étaient présentes lorsque l’invasion soviétique a brutalement rompu l’évolution de ces sociétés. (…) l’archaïsme subsiste « en haut » parce qu’il subsiste aussi « en bas ». (…) Le bilan est sombre : hypertrophie du nationalisme, peu d’empressement dans la constitution d’un véritable Etat de droit (tout en en adoptant les formes et les procédures), faiblesse de l’esprit démocratique, républicain, laïque.»[6]
[1] René Rémond, op.cit. Page 135.
[2] René Rémond, op.cit. Page 142.
[3] Selon les analyses de :
Lucien Sfez, «Egalité », chapitre 2.2 « Le socialisme sans Marx» in Nouvelle histoire des idées politiques, dir. Pascal Ory, coll. « Pluriel », Hachette, 1987, Paris.
Pierre Ansart, chapitre 2.2.1. « La théorie politique face à la société industrielle. Saint-Simon et ses disciples » in Nouvelle histoire des idées politiques, dir. Pascal Ory, coll. « Pluriel », Hachette, 1987, Paris.
Armelle Le Bras-Chopard, chapitre 2.2.2. « Les premiers socialistes » in Nouvelle histoire des idées politiques, dir. Pascal Ory, coll. « Pluriel », Hachette, 1987, Paris.
Jean Bancal, chapitre 2.2.3. « Proudhon et son héritage » in Nouvelle histoire des idées politiques, dir. Pascal Ory, coll. « Pluriel », Hachette, 1987, Paris.

[4] Miklos Molnàr, La Démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 45-46.
[5] Miklos Molnàr, Histoire de la Hongrie, op. cit. Page 336.
[6] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 55.

Le temps des révolutions et des convulsions : la révolution nationaliste

« Politique et économie interfèrent étroitement et c’est leur interaction même qui fait la force d’attraction de l’idée nationale puisque, s’adressant à l’homme tout entier, elle peut mobiliser toutes ses facultés au service d’une grande œuvre à réaliser, d’un projet de nature à exalter les énergies et enfiévrer les esprits. »[1]

Le mouvement des nationalités a été initié par des intellectuels et des écrivains guidés par le romantisme, des linguistes qui ont modernisé leur langue, des historiens qui ont recherché leur passé et par des philosophes politiques qui ont forgé l’idée de nation. Cependant, le mouvement nationaliste a besoin de s’unir aux courants politiques dominants pour arriver au pouvoir. C’est pourquoi il existe des nationalismes de gauche et des nationalismes de droite.

Tout comme les courants libéraux et démocratiques, le courant nationaliste est issu de la Révolution française, porteuse d’idéaux tels que la liberté individuelle et la souveraineté nationale, qui ont été exportés par Napoléon dans l’Europe entière. C’est paradoxalement le nationalisme démocratique qui va contribuer à sa chute.

Parallèlement, le nationalisme sous-tend également un retour au passé, l’exaltation des traditions et la fierté de la langue nationale, fer de lance de la révolution hongroise de 1848.
« L’Etat dont il rêve, c’est l’Etat traditionnel et médiéval et non l’Etat moderne, du XVIIIe ou du XIXe siècle. Ce courant nationaliste en réaction contre la centralisation administrative et contre l’œuvre du despotisme éclairé, auquel il reproche d’être niveleur, égalitaire et unitaire, milite pour le régionalisme, le rétablissement des anciennes coutumes, des traditions historiques. C’est ordinairement par là qu’a débuté dans l’Europe de l’Est l’éveil du sentiment national. Si, à l’ouest, le nationalisme hérité de la Révolution est premier, à l’est de l’Europe c’est celui qui trouve sa source dans l’historicisme et le romantisme qui s’affirme d’abord. Nous retrouvons une fois de plus la dissymétrie, la disparité essentielle entre deux Europes, l’une plus ouverte aux changements et tournée vers l’avenir, l’autre plus fidèle au passé et qui ne s’engage qu’avec défiance dans le présent.»[2]

Si la vague révolutionnaire de 1830 confond libéralisme et nationalisme, celle de 1848 penche plutôt du côté de la démocratie en proclamant la souveraineté des peuples. Après l’échec de cette deuxième vague révolutionnaire, c’est sur le compromis que va s’appuyer le nationalisme, souvent au détriment de la liberté individuelle et au profit du conservatisme.
« (…) se substitue au nationalisme de 1848 expansif et généreux, spontanément universaliste et fraternel, un nationalisme de repli et de recueillement, un nationalisme blessé, amer, meurtri, angoissé par le sentiment de la décadence et qui se défie de l’étranger. »[3]

Dans un contexte d’expansion du courant socialiste internationaliste, le nationalisme tout au contraire affirme les différences entre les peuples. C’est pourquoi il passe d’une position libérale de gauche au conservatisme de droite.

Si la révolution hongroise de 1848 est démocratique, elle est avant tout nationaliste. La littérature romantique et nationaliste, la modernisation et la défense de la langue hongroise sont les fers de lance du mouvement réformateur au sein de la société. Si Joseph II interdit les cercles et fait fermer les bibliothèques, qui seront soigneusement épurées avant leur réouverture en 1811, le mouvement nationaliste est repris par les cercles littéraires estudiantins maintes fois interdits et reformés clandestinement, même si les règnes de François Ier (1792-1835) puis celui de Ferdinand V (1835-1848) sont marqués par un retour à l’autoritarisme pur et dur et à une prolifération des espions. « Au carrefour des idées, la seule voie viable d’un renouveau se dessine au niveau de la culture laïque, nationale et éclairée. »[4] L’ère des réformes est aussi l’âge d’or des arts et des lettres.
Le nationalisme s’affirme également sur le terrain économique, puisqu’un mouvement porté par Kossuth comptant environ 50 000 membres, parmi lesquels des nobles, des bourgeois, des ouvriers et des paysans défend l’économie nationale. Cette Association pour la Protection de l’Industrie Nationale, créée en 1844, encourage ses membres à acheter uniquement la production hongroise.
Il est intéressant de remarquer qu’une association de type identique existe aujourd’hui en Hongrie.

Ainsi, l’effervescence associative se développe en réaction contre Vienne : de nombreuses associations sont alors créées pour défendre la langue hongroise et la culture nationale. Dans les années 1790, des associations appelées « cercles de lecture » sont crées majoritairement par les intellectuels et les nobles influencés par les Lumières. Peu d’entre eux remettent en cause la prééminence nobiliaire, qui dirige le pays par l’intermédiaire de la Diète et des comitats. Si les nobles se battent majoritairement pour l’identité nationale et le maintien de leurs privilèges, une minorité est cependant influencée par la Révolution française et s’oppose au système féodal : des clubs de Jacobins sont crées en Hongrie – même si leur nombre a été surestimé par l’historiographie viennoise et communiste –, ayant pour but la libération du joug habsbourgeois et la transformation de la Hongrie en République indépendante. Ainsi, le poète hongrois Jànos Batsànyi, cité par Miklos Molnàr, écrit :[5]
« Et vous, bourreaux de serfs, vous dont la raison d’être
Est de faire couler le sang dans vos pays,
Ouvrez plutôt les yeux : vous verrez apparaître,
Le destin que pour vous on écrit à Paris. »
(Traduction de Guillevic et de J. Rousselot)

Le vent révolutionnaire radical souffle également en Hongrie mais ne s’y accroche pas. Terrifiés par la radicalisation jacobine en France et les révoltes paysannes en Roumanie, les magnats craignent de perdre le pouvoir. L’armée révolutionnaire ne libère pas la Hongrie du servage : c’est la révolution démocratique et nationaliste de 1848 qui s’en charge.
Comme nous l’avons étudié ci-dessus, la révolution de 1848 consacre la défaite de la démocratie au profit du libéralisme et du nationalisme. Au début du XXe siècle, le vieux parti libéral échoue à son tour sur pression des indépendantistes : le gouvernement Werkele élu en 1906 poursuit une politique résolument nationaliste, antisocialiste et antidémocratique. Quand les libéraux reviennent au pouvoir en 1910, ils se nomment déjà « parti national du travail » et mènent une politique antisociale et réactionnaire, écrasant les minorités au profit de l’identité hongroise.

Le courant nationaliste traverse toute la Hongrie du XXe siècle.
Après la défaite de la République des Conseils, c’est à la tête de l’armée nationale que Miklos Horthy entre dans la capitale le 16 novembre 1919. S’ensuit une répression impitoyable des communistes, des socialistes, des démocrates, des franc- maçons mais aussi des Juifs. Car dans le prolongement du courant social-démocrate initié par les sociologues du début du siècle, les Juifs choisissent le camp des socialistes puis des communistes. Sous la Terreur blanche, l’antisémitisme est virulent : le numerus clausus est introduit à l’université, les jugements sommaires se multiplient, certains journalistes sociaux-démocrates sont assassinés.
Parallèlement, le régime Horthy marque le retour en force de l’aristocratie, de la gentry appauvrie et des propriétaires terriens. La façade libérale demeure par le maintien du régime parlementaire et l’Etat de droit.
« Il sera encore question de la formation d’une nouvelle bourgeoisie, de son rôle sans doute grandissant, de son idéologie et de sa mentalité, mais le caractère nobiliaire des hautes sphères de la nation, ce caractère hérité des siècles d’histoire, s’est transplanté du terreau de la Hongrie historique à celui de la Hongrie mutilée. (…) l’irrédentisme constitue le dénominateur commun de toutes les couches plus ou moins aisées de la société. (…) passéisme nostalgique.» [6]

Cependant, le gouvernement Bethlen tempère encore dans un premier temps l’autoritarisme du régime en levant la censure du parti social-démocrate, en atténuant le numerus clausus et en rétablissent la liberté des médias. Mais les mentalités féodales ne permettent pas d’implanter la démocratie.
Les classes moyennes s’élargissent socialement grâce à l’instruction et la fonction publiques, mais la moitié de la population reste agricole. Une partie de la paysannerie et des petits propriétaires accèdent aux fonctions publiques, mais un tiers de la population hongroise reste pauvre, sans ressources.
Parallèlement, un prolétariat urbain se développe, aux conditions de vie misérables. Fortement syndicalisé, il est divisé entre la tendance fascisante ou socialiste.
Ainsi, le pays reste profondément marqué par l’archaïsme et le libéralisme.

Dans ce contexte, la société civile est selon l’expression de Gyula Szekfü « une société néo-baroque ». Comme les salons français du XVIIIe siècle, les associations reflètent la volonté d’une bourgeoisie conservatrice et libérale d’accéder au mode de vie nobiliaire. Elles sont maquées par le patriotisme et la moralité du XIXe siècle.
« (…) l’esprit étroit qui règne dans la société « néo-baroque » drapée dans un costume national-chrétien-seigneurial rend lente et difficile l’adoption des valeurs civiques et la formation d’une classe moyenne de toute confiance, industrieuse et sensible au bien public, d’une société bourgeoise au sens du XIXe siècle, mais, contrairement aux vœux des « réforme- conservateurs », adaptée à la modernité. (…) les causes profondes de la stagnation résident sans doute dans les structures et les mentalités dominantes. La carence démocratique est manifeste. (…) A pas comptés avance, malgré tout, une société civile au mode démocratique européen, froissant parfois les sensibilités conservatrices, nationalistes et antilibérales.»»[7]

Le milieu associatif est le reflet d’une société divisée entre le courant bourgeois de Budapest, fortement marqué par la communauté juive, et le nationalisme populiste et conservateur. C’est à la capitale que l’on trouve les associations culturelles et artistiques, les sociétés de sport mais aussi les syndicats et autres organisations ouvrières. C’est ce que Marx nomme la bürgerliche Gesellschaft, la société civile d’essence bourgeoise. Le tiers de la population hongroise n’ayant rien est plus attiré par le mode vie bourgeois que par le socialisme, mais aussi par les œuvres nationalistes.
Dans sa tendance fascisante, le nationalisme attire une partie de la classe ouvrière et des démunis, ceux qui sont exclus de la vie des élites. C’est dans ce courant que se situent également les écrivains et ethnologues populistes allés à la rencontre du monde paysan, dénonçant les inégalités.
L’association du milieu du XXe siècle hongrois possède donc une identité multiple : d’une part intellectuelle, artistique et juive, d’autre part populaire, religieuse, traditionaliste et sociale. La multiplication des associations reflète les ramifications de ces deux tendances. Le relâchement du gouvernement Bethlen permet leur prolifération. Beaucoup sont contrôlées par l’Etat ou par l’Eglise, mais la majorité reste indépendante. Ainsi, si le milieu associatif reste le produit de clivages socio- politiques fondamentaux, il prouve cependant que la Hongrie est sur la voie d’une relative démocratisation.
« Le nationalisme est ainsi la première composante du fascisme, de sa psychologie, de son idéologie et de sa sociologie. (…) Tous les programmes fascistes affichent des velléités sociales, parlent le langage de l’égalité et de la justice sociale (…). »[8]

Le glissement vers un nationalisme de droite antisémite se renforce dès le gouvernement Gömbös de 1932, qui tente de fédérer les populistes et le milieu ouvrier au sein du « parti de l’unité nationaliste », en pratiquant une politique progressiste socialement, conservatrice politiquement. Puis, sous le gouvernement Darànyi, l’antisémitisme d’Etat est adopté par la promulgation de la première loi antijuive en mai 1938. Deux autres lois seront votées en 1939 et 1941. Juifs et capitalistes sont les mêmes ennemis du nationalisme de droite, soucieux de rallier les masses à l’unité nationale en déclarant lutter contre les injustices et les inégalités.
C’est pourquoi le régime de Horthy continue à financer bon nombre d’organisations sociales de droite et d’associations religieuses. Les organisations patriotiques et paramilitaires sont également encouragées.

Parallèlement à l’interdiction des syndicats et à la répression des courants sociaux-démocrates et communistes, les mouvements purement fascistes s’organisent en plusieurs partis, devenant une force politique particulièrement significative. Si le pluralisme politique et son relais médiatique ne sont pas supprimés, ils sont fortement entravés par la censure et les lois racistes.
Pourtant, le parti au pouvoir est distinct des forces fascistes radicales qui séviront en 1944 : le parti traditionnel radicalisé à droite utilise certes les fascistes pour maintenir son emprise, mais il fait un pas en arrière lorsque la menace est trop pressante et que toutes les libertés sont menacées.
Ainsi, les associations continuent à proliférer sous le régime conservateur à une vitesse importante : en 1937, on compte 16 747 associations soit une pour 537 habitants. En premier viennent les cercles et clubs (cercles catholiques, clubs, casinos, cercles de démocrates, bourgeois, artisans, cercles de lecture …), ensuite les associations de défense d’intérêts (syndicats et associations professionnelles).
Les associations semblent donc démontrer qu’une société bourgeoise prolifère à côté d’un socialisme ouvrier et agraire. De fait, sous le régime Horthy, ce sont dans les casinos et les clubs que se réunissent les nobles et la haute bourgeoisie chrétienne pour décider du sort des gouvernements. Les associations profitent certes d’un essor, mais leurs activités sont le reflet d’une société partagée entre un pouvoir aux mains d’élites archaïques et une masse populaire qui lutte pour ses droits. D’ailleurs, les syndicats sont rapidement interdits.
« Derrière l’apparence d’une vie sociale florissante, voire exubérante, se trouve en fait un système politique plus autoritaire que celui de la monarchie de François-Joseph. »[9]

Le nationalisme hongrois et une certaine tentation de rallier un modèle libéral occidental poussent Horthy à s’opposer à Hitler, mais l’entrée des troupes allemandes à Budapest en 1944 engendre l’avènement de l’extrême- droite, que le parti traditionnel avait contribué à rapprocher du pouvoir. Après les spoliations, les épurations et les condamnations pour « souillure de la race », les gendarmes hongrois aident Eichmann à réunir les Juifs dans les ghettos avant de les envoyer à Auschwitz-Birkenau. Ils sont ensuite relayés par les Croix-Fléchées de Szàlasi, qui instaure la terreur : les patriotes, qu’ils soient de droite ou de gauche, sont exécutés ; les Juifs subissent la torture, la famine et les massacres, le Danube étant transformé en un fleuve de sang. D’après les chiffres de Miklos Molnàr, environ 80% de la population juive de Budapest aurait péri durant la guerre.

Après la défaite du courant nationaliste radicalisé en courant fasciste, la Hongrie bascule dans la sphère d’influence communiste.
[1] René Rémond, op.cit. Page 176.
[2] René Rémond, op. cit. Page 184.
[3] René Rémond, op.cit. Page 190.
[4] Miklos Molnàr, op.cit. Page 224.
[5] Miklos Molnar, op. cit. Page 218.
[6] Miklos Molnàr, Histoire de la Hongrie, op. cit Page 344.
[7] Miklos Molnàr, Histoire de la Hongrie, op. cit. Page 353.
[8] René Rémond, tome 3 « Le XXe siècle, de 1914 à nos jours » in Introduction à l’histoire de notre temps, op. cit. Page 113.
[9] Miklos Molnàr, La démocratie se lève à l’Est, op. cit. Page 49.